Eau potable contaminée : 79 000 habitants exposés au fluopyram dans les Hauts-de-France
Dans les Hauts-de-France, 27 communes dépassent la limite réglementaire de fluopyram dans l’eau potable, selon l’ONG Générations Futures. Un fongicide toujours autorisé, au cœur de controverses sanitaires. Les concentrations atteignent jusqu’à 17 fois le seuil de qualité.
Une eau non conforme, depuis plusieurs mois voire plusieurs années. Dans les Hauts-de-France, 79 000 personnes sont exposées à des concentrations de fluopyram dépassant la limite réglementaire, selon l’ONG Générations Futures. "Nous avons constaté ces non-conformités grâce à 'dans mon eau', notre outil développé avec l’association Data for Good, qui permet de rendre visibles et transparentes les données liées à la qualité de l’eau potable", indique l'ONG.
Ce fongicide potentiellement dangereux demeure autorisé en France. Présent dans 37 produits, 127 tonnes de ce produit ont été épandues en 2023 — notamment dans des cultures de céréales, de pommes de terre, de betteraves ou encore d’arbres fruitiers. Toutefois, sa concentration ne doit pas dépasser 0,1 µg/L. Or, dans 27 communes de la région, des dépassements importants ont été constatés, avec des concentrations en moyenne 4 à 5 fois plus élevées que la limite de qualité. 24 communes sont concernées dans le Pas-de-Calais et trois dans le Nord.
Selon les données initialement consultées par l'ONG Générations Futures sur le site du ministère de la Santé, 19 communes de la Somme étaient également concernées. Toutefois, la Communauté de communes du Pays du Coquelicot a entretemps contesté cette alerte. Les analyses citées — supprimées du site gouvernemental depuis, selon Générations Futures — concernent un captage à Irles. Or, "si l’Agence régionale de santé y poursuit ses analyses, ce captage n’est plus exploité par la société Eau du Coquelicot depuis janvier 2022. Ainsi, il n’alimente plus aucun foyer de la Communauté de communes du Pays du Coquelicot." Les 19 communes mentionnées sont aujourd’hui desservies par le captage d’Aveluy, dont les contrôles confirment une eau conforme aux normes sanitaires.
27 communes concernées
"La concentration maximale a été retrouvée à Inchy-en-Artois dans le Pas-de-Calais, avec un taux de 1,778 µg/L mesuré le 13 août 2025, soit plus de 17 fois la limite de qualité", précise ainsi Générations Futures. Ces concentrations en fluopyram atteignent, dans deux communes, "plus de 10 fois la limite de qualité réglementaire."
Si ce fongicide n’est pas officiellement classé dangereux pour la santé humaine par l’agence européenne des produits chimiques (ECHA), les risques inquiètent la communauté scientifique — à tel point que l’Autriche a proposé de le classer comme cancérogène suspecté. En effet, il appartient à la famille des SDHI (Succinate déshydrogénase inhibitors), des substances dont le rôle est de détruire les champignons et les moisissures qui se développent dans les cultures en bloquant leur respiration.
Problème : son mode d’action affecte également les êtres humains. "Dès 2018, un collectif de chercheurs, spécialistes de la respiration cellulaire, a donné l’alerte sur cette famille de fongicides, ce mécanisme d’action pouvant être responsable chez l’homme de maladies neurologiques ou de cancers", indique l’ONG.
En 2023, l’Anses a abaissé ses seuils toxicologiques, mais cette expertise est contestée : trois chercheurs estiment que les données disponibles, jugées de mauvaise qualité, justifient des seuils encore plus stricts et davantage de précautions.
De potentiels troubles neurologiques ou cancers
Un suivi renforcé des concentrations en fluopyram a été mis en place par l’ARS. Selon Générations Futures, il semble s’être interrompu dès octobre au niveau de plusieurs unités de distribution d’eau potable, malgré des dépassements persistants des seuils de qualité. L’ARS Hauts-de-France estime que ces non-conformités n'empêchent pas la consommation de l'eau.
Cette conclusion nous interroge, en raison de la mauvaise évaluation du potentiel cancérigène et, surtout, parce qu’il n’existe pas, à l’heure actuelle, de valeur sanitaire (Vmax) établie pour le fluopyram dans l’eau potable", souligne l’ONG lanceuse d’alerte. En l’absence de ce seuil, les autorités sanitaires recommandent par précaution de restreindre la consommation d’eau dès le dépassement de 0,1 µg/L, avec une tolérance portée à 0,142 µg/L selon le HCSP. Or, ce seuil est dépassé dans dix réseaux alimentant 30 communes et plus de 10 000 habitants, sans information officielle du public ni restriction d’usage à ce stade.
Une molécule particulièrement persistante
"D’autres éléments devraient normalement inciter à une gestion prudente de la situation", ajoute Générations Futures. Le fluopyram, classé parmi les PFAS — dits polluants éternels — se dégrade lentement en acide trifluoroacétique (TFA). Une molécule particulièrement persistante dans l’environnement et "qui passe à travers la quasi-totalité des méthodes de traitement de l’eau potable". Si le suivi du TFA ne débutera qu’en 2027, sa présence "ne fait quasi aucun doute".
À cette situation s'ajoutent d’autres polluants présents au-delà des limites réglementaires et sanitaires, comme les nitrates ou les perchlorates. À Vaulx-Vraucourt par exemple, le fluopyram, les nitrates et les perchlorates dépassent les seuils. "A minima, l’eau devrait être interdite à la consommation pour les femmes enceintes et nourrissons", estime Générations Futures.
Dans un contexte de contamination multiple, le HCSP rappelle ainsi que "toute dérogation provisoire est d’autant moins acceptable (...) y compris à des concentrations inférieures mais proches des limites de qualité et dont les effets en mélange sont encore méconnus".
Générations Futures lance l'alerte
Générations Futures alerte l’Anses sur des contaminations au fluopyram et demande une réévaluation des autorisations de mise sur le marché (AMM). "Cette pollution de l’eau potable par le fluopyram est une énième illustration des conséquences de l’usage intensif de pesticides et de l’inaction des pouvoirs publics pour protéger les aires d’alimentation de captage", affirme Pauline Cervan, toxicologue chez Générations Futures. "Cette inaction conduit une nouvelle fois à exposer les populations à des substances dangereuses et à mettre les collectivités et producteurs d’eau potable dans des situations très difficiles, les techniques en place étant le plus souvent insuffisantes pour traiter les pesticides. Il est urgent de prendre des décisions fortes visant à protéger enfin la ressource en eau."
Alertée dès janvier 2025 par des analyses non conformes, l’Anses indique instruire le dossier et attendre des données complémentaires, une position que Générations Futures juge trop lente au regard de la répétition des dépassements. Elle dénonce plus largement l’inaction des pouvoirs publics face aux pollutions des captages et appelle les députés à voter une proposition de loi, le 12 février, pour renforcer la protection de l’eau potable.
(Source : France3Regions)
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