L'eczéma n'est, d'ailleurs, qu'une portion de maladie, je veux dire le reflet sur la peau d'un état général.
C'est le ralentissement nutritif (caractérisé principalement par une oxydation défectueuse ou incomplète des matériaux albuminoïde de l'économie), c'est le ralentissement nutritif qui élimine, par la peau irritée, les déchets azotés. C'est pourquoi l'eczéma s'installe volontiers chez les enfants lymphatiques et chez les adultes qui ont vu, par influence de l'âge, leur tempérament lymphatique se transmuter en arthritisme. Au point de vue du ralentissement de la nutrition, lymphatisme égale arthritisme. La rétention dans le milieu sanguin de l'acide urique, des principes biliaires, des leucomaïnes et d'autres poisons autogènes nous explique les éruptions constitutionnelles : ce n'est que l'extériorisation d'un chimisme organique défectueux et la peau de l'eczémateux devient, en quelque sorte, le miroir de sa déviation nutritive.
Ce qui prouve à l'évidence que c'est bien la diathèse qui domine la production des eczémas, ce sont les alternances ou coïncidences de cette dermatose avec diverses autres manifestations arthritiques et notamment avec la dyspepsie, l'asthme, la congestion pulmonaire, les gravelles biliaires et urinaires, l'artério-sclérose, etc... Il n'est pas un praticien un peu observateur qui n'ait vu des crises d'asthme guéries, après plusieurs années, par l'apparition d'un eczéma étendu. J'ai, pour ma part, dans ma spécialité du tube digestif, remarqué combien les fermentations anormales (caractérisées par la présence de l'indican dans les urines et celles des acides gras dans l'estomac) possèdent une action provocatrice de l'eczéma et curative de la dyspepsie rebelle. C'est probablement à la faveur de l'éllimination de ces principes irritants par la voie sudoripare que cette action dérivative se manifeste chez les sujets arthritiques.
Inversement, j'ai vu, plusieurs fois, la brusque guérison d'un eczéma un peu étendu être suivie de gastrite atrophique ou de cancer de l'estomac. Il est clair qu'en obviant à l'élimination cutanée des toxines, la nature ou l'art augmentent les graves dangers de l'infection viscérale. C'est ce que les anciens, excellents observateurs, appelaient les métastases des dermatoses, répercussion morbide qui montre bien l'alternance des états tégumentaires et viscéraux et la nécessité de respecter parfois un émonctoire devenu cécessaire à l'équilibre général de la santé. En compulsant les écrits sur ces questions, on voit la néphrite albumineuse, le catarrhe bronchique, la pleurésie, la péricardite, l'entérite, etc..., succéder à la brusque suppression d'un eczéma ancien, profond, étendu ou rebelle. Chez les enfants et les vieillards, c'est souvent le cerveau qui paye, par une grave lésion, les frais de la répercussion morbide.
L'eczéma est fréquent dans les professions sédentaires, favorisé qu'il est par les oxydations insuffisantes ou incomplétes. Il frappe les accouchées qui se dérobent à leur mission laitière et cherchent des mamelles remplaçantes : le lait répandu est la signature trop fréquente de leur infraction aux lois physiologique, qu'on ne viole jamais impunément.
Tout ce qui trouble la nutrition générale prédispose à l'eczéma. Les fatigues exagérées, la privation de sommeil, la dentition, la formation, l'age critique constituent autant de prédispositions. Mais c'est surtout l'alimentation défectueuse, insuffisante ou insalubre qui est souvent coupable. Pendant les horreurs alimentaires du siège de Paris, l'hôpital Saint-Louis regorgea d'eczémas. L'eczéma d'origine alimentaire est souvent limité à la région faciale et très prurigineux. Un régime surabondant, une cuisine succulente ou recherchée, l'abus des aliments épicés et salés, l'habitude des dîners en ville et de la cuisine plantureuse des hôtels sont bien plus souvent fautifs que le régime insuffisant ou grossier. Les végétariens ignorent l'eczéma, tandis que les enfants prématuréments nourris de viandes fortes souffrent de dermatoses. Souvent l'insuffisance rénale ou la torpidité hépatique expliquent en partie cette pathogénie ; quoi qu'il en soit, j'ai pu guérir nombre d'eczémas par le régime sévère seul, sans le secours d'aucune médication locale ou spécifique. Il suffit souvent de rétablir le bon fonctionnement du foie, ce grand dépurateur de l'organisme ; de triompher d'une opiniâtre constipation ou d'une ancienne dilatation d'estomac, ou bien encore de soigner convenablement une métrite et de rétablir la régularité menstruelle, boussole de la santé féminine.
On voit aussi des eczémas provoqués par l'intorérance de certains médicaments : iodure, bromure, fer, arsenic, antipyrine, etc. On en voit survenir sous l'action d'une cause purement nerveuse ; choc émotionnel, chagrin violent, accès de joie ou de colère, soucis habituels. Ici, les vaso-moteurs sont en jeu : c'est eux qu'il faut incriminer dans l'explication des trouble cutanés trophiques. Il s'agit, alors, presque toujours, de sujets neuro-arthritiques, coutumiers de migraines ou de névralgies, en proie à la neurasthénie, aux psychoses, au surmenage cérébrospinal (1).
(1) « La plupart des hommes meurent de chagrin » (Buffon.)
(p.9-10-11-12-13, Comment on se défend contre l'eczéma (1901) par le dr. Ernest Morin)