On a beaucoup parlé d'envoûtement, malgré le procès de Panama, à propos de la mort, à Lyon, d'un docteur Boullan, grand pontife d'une petite église; mais si l'on sait à merveille que cette opération magique consiste à tuer quelqu'un à distance, au moyen de forces occultes, le cérémonial en est moins connu. Il peut donc être intéressant de raconter ce que ce cérémonial a d'essentiel pour ceux qui seraient curieux - non pas de s'en servir, Dieu les en garde ! - mais d'être un peu renseignés sur une des plus célèbres et s'il faut en croire des récits qui datent d'hier, une des plus constantes pratiques de sorcellerie.
Tout d'abord, il n'y à pas qu'une seule façon d'envoûter, il y en a bien trois : deux anciennes et une moderne, en laissant de côté l'envoûtement photographique, inventé par M. de Rochas, qui demeure une expérience de laboratoire, nécessitant des sujets spéciaux.
Les méthodes anciennes d'envoûtement sont : 1° La méthode au crapaud ; 2° la méthode à la poupée ; la méthode moderne peut être appelée : méthode à l'esprit volant. Voyons successivement en quoi elles consistent.
Pour envoûter au crapaud, vous prenez un crapaud, mâle ou femelle, selon le sexe de la personne que vous voulez atteindre. Vous le baptisez, comme un enfant, en lui donnant les noms de votre ennemi.
Au moment où vous commettez ce sacrilège, vous essayez de porter en vous-même à leur paroxysme les sentiments de haine qui vous animent, et Vous entremêlez les paroles sacramentelles d'imprécations horribles contre celui que vous désirez tuer. Puis vous faites subir au crapaud toutes les tortures que vous suggère votre imagination ; si l'envoûtement a réussi, votre ennemi les ressentira toutes. Si vous crevez un oeil au crapaud, votre ennemi perdra l'oeil corres pondant,et il en sera de même pour toutes les autres parties du corps.
Ce procédé a une variante fort employée dans l'Amérique du Sud. Au lieu de torturer le crapaud, vous l'enterrez sous le seuil de la maison de votre ennemi. Celui-ci mourra étouffé, comme si l'air se solidifiait tout à coup autour de lui et l'enserrait de même que la terre enserre la malheureuse bête.
La méthode dite à la poupée est plus connue. S'il faut en croire certains historiens, elle aurait donné la mort à plus d'un roi de France.
Elle nécessite : 1° une statue de cire, appelée par les sorciers manie ou dagyde, et ressemblant autant que possible à la personne à envoûter ; 2" des rognures d'ongles, des cheveux, une dent, ou tout au moins un lambeau de vêtement porté sur la peau par cette dernière.
Après avoir mêlé à la cire de la poupée ce que vous avez pu vous procurer de votre ennemi, vous administrez le baptême, avec le même cérémonial que dans l'envoûtement au crapaud. Puis vous piquez des épingles dans votre poupée, ou vous la faites fondre dans le feu, selon les souffrances et la mort plus ou moins prompte qu'il vous plaît d'infliger.
Quelle efficacité ont ces pratiques? C'est affaire de conviction. Cependant, si l'on admet, comme l'a démontré M. de Rochas, que la sensibilité d'un homme peut être influencée hors de son corps, on comprendra qu'il n'est pas impossible de frapper quelqu'un à distance.
Reste la question de savoir comment le crapaud et la poupée peuvent attirer en eux la sensibilité de l'ennemi. Faut-il admettre que, par la dent, les cheveux, l'étoffe... mélangés à sa cire, la poupée demeure reliée fluidiquement à celui de qui proviennent ces divers objets? Doit-on croire qu'un rite solennel, comme le baptême, suffit à établir le lien fluidique nécessaire entre le crapaud ou la poupée et la personne dont un sacrilège leur confère le nom? La volonté furieuse de l'envoûteur n'a-t-elle pas, par elle- même, ou jointe aux pratiques que l'on sait, une vertu suffisante? Ce n'est pas le lieu de résoudre ces questions.
Notons simplement que, d'après les occultistes, la prière et le ferme vouloir d'échapper au maléfice suffisent à sauver d'un envoûtement. On peut aussi, dans le même but, se couvrir de certaines figures magiques. Enfin, dans le cas particulier de l'envoûtement au crapaud, il est de tradition que, pour se protéger, il suffit de porter sur soi, dans une boîte de corne, un batracien qui, le malheureux, subit toutes les tortures destinées à son propriétaire.
L'envoûtement moderne, dit à l'esprit volant, diffère absolument des envoûtments anciens.
Il vous faut, pour l'exécuter, avoir à votre disposition un sujet hypnotisé, dont le corps astral (de nature fluidique) abandonne, sur votre ordre, le corps matériel et soit dirigé par votre volonté vers votre ennemi.
Le corps astral, ainsi extériorisé, ou bien pénètre la victime qui lui est désignée et l'étouffé par sa seule pénétration, en arrêtant, par exemple, les mouve- nients du coeur ; ou bien il l'empoisonne au moyen des toxiques que vous avez eu l'art de volatiliser.
L'opération terminée, vous réintégrez dans le corps matériel de votre sujet son corps astral, et vous le réveillez.
Certains sorciers, craignant des indiscrétions possibles, s'adressent à un corps astral déjà désincarné, c'est-à-dire au corps astral d'un mort.
Tels sont, dans leurs grandes lignes, les procédés d'envoûtement pratiqués depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours. Il est fort probable que le docteur Boullan, dont l'âge avancé, les fatigues et les tribulations suffisent à expliquer la fin, ne leur doit en aucune façon d'avoir quitté ce monde. D'ailleurs il était passé maître, dit-on, dans l'art de renvoyer l'envoûtement à l'envoûteur, ou à l'un des amis de ce dernier.
Quoi qu'il en soit, voici l'envoûtement mis à la portée de tous : avis aux amateurs,
Edouard Dubus. (L'Art d'envoûter, Figaro du 29 Février 1893)